Un jardin au goût de Jean-Jacques Rousso

 Quelle sensation délicieuse nous avons éprouvé quand nous sommes entrés dans ce paisible asile !  Dès l'abord, d'obscures ombrages, une verdure animée, des fleurs variées, des gazouillements d'eau courante et des champs d'oiseaux nous ont charmés, et ses lieues ont fait monté a notre imagination autant de fraîcheur qu'ils en ont portée à nos sens. Nous nous sommes plus à parcourir les sentiers qu'une agreste fantaisie a ménagé dans cette éden. Nous n'y avons point rencontré les plantes exotiques que nous avions pensées, mais nous y avons trouvé celles du pays, disposées de telle manière que les massifs, les berceaux, les touffes de verdure qu'on y avait laissées croître librement produisaient un effet des plus agréables, malgré le peu de travaux que leur ordonnance avait coûtés.

Dans le gazon, le serpolet, le teint, la marjolaine se trouvaient mêlé à une foule d'autres fleurs des champs que le vent y avait semés. Çà et la, des rosiers, des groseillers, sans ordre ni symétrie, étendaient leurs broussailles sur une terre qu'on eût cru en friche.

Nous nous sommes promené avec extase dans les allées tortueuses ombragées de bocages embaumés ou la vigne vierge, la clématite et le chèvrefeuille se trouvaient entrelacés en mille guirlandes capricieuses. Ces guirlandes semblaient jeter négligemment d'un arbre à l'autre comme nous en avions remarqué quelques fois dans les forêts et formaient sur nous d'admirables draperies de feuillage.

Ces allées étaient bordées ou traversées d'une eau limpide, où nous nous sommes rafraîchis les mains en écoutant la chanson des sources que nous avons regardée bouillonner sur le gravier et courrir dans l'herbe fine.